Centre de photographie de Lectoure

Éric Larrayadieu présente conjointement une exposition et un livre, fruit de plusieurs semaines passées dans des villages du Val de Nièvre, dans la Somme, en 2002.
Entre reportage et démarche personnelle, la série Quelle vie rend compte de la vie de village, autant qu’elle s’en démarque. Le choix des cadrages, les zones d’ombres, les flous écartent autant qu’ils attirent l’attention. Les sujets photographiés sont laissés de côté au profit de la captation d’une atmosphère, d’un moment particulier.
Tout est donné, mais tout reste à démêler. Il faut s’approcher pour appréhender la globalité de la scène. Il faut glisser d’un personnage à l’autre, d’un objet à l’autre, pour comprendre ce qui est en jeu et ce qui a été mis en scène. […]
Un petit bouquet de muguet sur la table d’un banquet cache derrière lui une fête communale pour le troisième âge. Des rideaux cachent autant qu’ils laissent entrevoir, comme à travers le trou d’une serrure, la piste d’un stade d’athlétisme. Ce n’est pas un jeu de cache-cache, il n’y a pas de malice, mais juste le souci de présenter un monde où le spectateur peut apporter une voix au récit qui se construit devant lui. […]

Le titre Quelle vie, une toute petite partie du monde, indique le mode de lecture à adopter, et la démarche du photographe. Cadrer le réel, c’est en même temps exclure tout le reste.
À l’opposé d’un constat sociologique, à l’inverse d’un simple document photographique, Quelle vie est une série de proximité qui tient son sujet à distance pour mieux s’y intéresser, pour mieux le capturer dans un instant qui est par nature intraduisible et évanescent.

Pierre-Évariste Douaire

Eric Larrayadieu
Eric Larrayadieu

Réalisé dans les années 90, Jours incertains est un travail documentaire au long cours, mené pendant plusieurs années à Paris, en Ile-de-France et dans le nord sur les personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté (sept millions en France à l’époque, combien aujourd’hui ?). Éric Larrayadieu redonne un visage à cette population occultée, il fait exister des histoires que les statistiques finissent par effacer. Ses photos prennent le contre-pied des clichés habituels sur la pauvreté. Délaissant l’aspect spectaculaire de la détresse, Éric Larrayadieu est à l’affût des instants où le simple plaisir d’exister suffit parfois à balayer les incertitudes du futur immédiat.

“On apprend à l’école qu’une frontière passe entre deux pays. Elle peut aussi séparer deux mondes. La ligne elle-même est infinitésimale, impalpable. Ce qui importe est son franchissement. On peut naître, ou tomber, dans le bon camp (ou le mauvais). Et, selon le côté à partir duquel on procède, franchir la frontière dans le mauvais sens (ou le bon).
On peut être au bord du chômage ou très près de trouver un emploi, au bord de la solitude et à trois mois du mariage, au bord du bonheur ou à deux pas du malheur. L’un ou l’autre destin tient souvent à un rien car nous sommes, comme on dit, peu de choses.
Le spectateur aura compris que Jours incertains ne s’intéresse en vérité ni à la pauvreté ni à la misère – poncifs de la photographie depuis son origine – mais précisément, et plus justement, à cette ligne de bascule qu’est l’incertitude.
On ignore si ses sujets vont la franchir et dans quel sens. Mais on sait qu’ils sont attachés à la vie, en dépit d’une désagrégation patente du tissu social qui place beaucoup d’entre eux à la marge, à la limite.
Ici le ciel n’est pas forcément sombre, l’horizon reste ouvert. Simplement sa teinte est… incertaine.
Ainsi le désarroi de Jours incertains concerne-t-il autant les sujets, les tableaux, que les spectateurs qui n’y verront nul scandale et n’en tireront aucune morale. Ces instantanés invitent seulement à réfléchir. Sur le social. Sur la pratique de la photographie.”

Edgar Roskis

Éric Larrayadieu,
extrait de Quelle vie,
éd. La Forge, 2003

et de Jours incertains,
éd. Le Point du Jour, 1997. Courtesy galerie Polaris.

Éric Larrayadieu est né en 1962 à Maisons-Laffitte et vit dans l’Orne.
Il est représenté par la galerie Polaris (Paris).

Jours incertains qui est habituellement exposé en agrandissements de 2,70 m par 1,80 m, est présenté à la médiathèque de Samatan sous la forme inédite d’une projection à partir d’un DVD créé pour l’exposition.

+ d’infos. Site de l’artiste | Galerie Polaris | La Forge | Paris-art