Centre de photographie de Lectoure


Merci de votre visite

Charles PennequinJe dessine comme un nul

“Je suis une nullité. Je comprends rien au corps. Je ne sais pas ce que c’est que le corps. Et pourtant j’ai un corps. Mais je sais pas jusqu’où il va ce corps, à quel endroit ça s’arrête. À quel moment il faudrait sortir de lui, sortir des conventions de corps, de notre corps, et pas seulement du mien. On a bien une idée des organes, on a bien des idées de comment dessiner l’organe, de comment penser les concepts, de comment décrire la vie, de comment enfoncer la morale dans la tête des gens. Mais dessiner ça pourrait être aussi enfoncer des clous dans le rire. Et vouloir respirer. Tenter la respiration en provoquant un trou, pour se retrouver face à soi-même, face à son propre trou. Le nul c’est ça. C’est la question de ça. C’est être saisi par la rage de redessiner pour soi le monde, le rendre caduque par sa seule écriture, aussi infime soit-elle, aussi démunis que puissent être la parole ou le trait. Il faut réintroduire le cri dans la parole, comme il faut réintroduire le geste dans l’action, et réintroduire la pensée dans la masse des informations qui nous submergent, ces informations qui nous disent comment nous pensons, comment nous agissons, dessinons, comment nous parlons. On n’aurait plus affaire qu’à des muets, à des transits qui regardent la télé pour vider leur vide dans le trou-télé. On n’aurait plus affaire qu’à des artistes qui posent le copyright avant l’œuvre, à des artistes qui ont des velléités artistiques. On n’aurait plus affaire qu’à des enregistrements, à des preuves par quatre et à des possibilités. La société a décidé de nous tuer avec ses possibilités. N’y aurait-il rien d’autre à faire contre cette logique imperturbable qui dit que nous sommes morts, alors que c’est leur mort qui nous frôle depuis la naissance. Seulement, depuis la naissance nous n’avons plus de nouvelles de la nôtre. Et c’est de ce désaccord d’être vivant qu’il nous faudrait enfin être, et s’enlever un instant du carcan de ce corps pour avancer nu et peut-être voir un peu la beauté. De quelle beauté s’agirait-il ? De la beauté d’un qui avance en entassé. De la beauté d’un qui s’est toujours vu comme entassé pour soi-même. Je dessine à l’écrasement, comme une grosse nullité fragile et riante. Parce que je me suis beaucoup ramassé à vivre, n’arrivant pas à la cheville de mes mots qui ne sont même pas les miens. Et à force de vivre dessous moi, j’ai fini par faire moi dessous moi, et à expérimenter. Expérimenter le fait d’être en vie, c’est-à-dire s’improviser chaque jour tel un vivant. Tout le monde devrait savoir ça, savoir qu’il faut s’improviser vivant et se voir mort en disant c’est rigolo.” Charles Pennequin




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Né en 1965 à Cambrai, Charles Pennequin vit à Lille.

Plus d’infos : blogs de l’artiste

Dessin : Assiette gourmande, 2006.

Derniers ouvrages publiés : Mon binôme, éditions P.O.L, 2004 ; Je me jette, Al Dante, 2004 ; Bine, éditions Le Corridor, 2003 ; Bibine, éditions de l’Attente, 2003 ; Merci de votre visite, éditions Mix, 2003 ; Bibi, éditions P.O.L, 2002.


La Cerisaie.