
Merci de votre visite
Je dessine comme un nul
Je suis une nullité. Je comprends rien au corps. Je ne sais pas ce que cest que le corps. Et pourtant jai un corps. Mais je sais pas jusquoù il va ce corps, à quel endroit ça sarrête. À quel moment il faudrait sortir de lui, sortir des conventions de corps, de notre corps, et pas seulement du mien. On a bien une idée des organes, on a bien des idées de comment dessiner lorgane, de comment penser les concepts, de comment décrire la vie, de comment enfoncer la morale dans la tête des gens. Mais dessiner ça pourrait être aussi enfoncer des clous dans le rire. Et vouloir respirer. Tenter la respiration en provoquant un trou, pour se retrouver face à soi-même, face à son propre trou. Le nul cest ça. Cest la question de ça. Cest être saisi par la rage de redessiner pour soi le monde, le rendre caduque par sa seule écriture, aussi infime soit-elle, aussi démunis que puissent être la parole ou le trait. Il faut réintroduire le cri dans la parole, comme il faut réintroduire le geste dans laction, et réintroduire la pensée dans la masse des informations qui nous submergent, ces informations qui nous disent comment nous pensons, comment nous agissons, dessinons, comment nous parlons. On naurait plus affaire quà des muets, à des transits qui regardent la télé pour vider leur vide dans le trou-télé. On naurait plus affaire quà des artistes qui posent le copyright avant luvre, à des artistes qui ont des velléités artistiques. On naurait plus affaire quà des enregistrements, à des preuves par quatre et à des possibilités. La société a décidé de nous tuer avec ses possibilités. Ny aurait-il rien dautre à faire contre cette logique imperturbable qui dit que nous sommes morts, alors que cest leur mort qui nous frôle depuis la naissance. Seulement, depuis la naissance nous navons plus de nouvelles de la nôtre. Et cest de ce désaccord dêtre vivant quil nous faudrait enfin être, et senlever un instant du carcan de ce corps pour avancer nu et peut-être voir un peu la beauté. De quelle beauté sagirait-il ? De la beauté dun qui avance en entassé. De la beauté dun qui sest toujours vu comme entassé pour soi-même. Je dessine à lécrasement, comme une grosse nullité fragile et riante. Parce que je me suis beaucoup ramassé à vivre, narrivant pas à la cheville de mes mots qui ne sont même pas les miens. Et à force de vivre dessous moi, jai fini par faire moi dessous moi, et à expérimenter. Expérimenter le fait dêtre en vie, cest-à-dire simproviser chaque jour tel un vivant. Tout le monde devrait savoir ça, savoir quil faut simproviser vivant et se voir mort en disant cest rigolo. Charles Pennequin
_______________
Né en 1965 à Cambrai, Charles Pennequin vit à Lille.
Dessin : Assiette gourmande, 2006.
Derniers ouvrages publiés : Mon binôme, éditions P.O.L, 2004 ; Je me jette, Al Dante, 2004 ; Bine, éditions Le Corridor, 2003 ; Bibine, éditions de lAttente, 2003 ; Merci de votre visite, éditions Mix, 2003 ; Bibi, éditions P.O.L, 2002.
|
|