Centre de photographie de Lectoure

Que peut une image de guerre ? Proposition de réponse avec le diptyque photographique Dreadful Details composé par Éric Baudelaire. Cette composition, “grande machine” sur la forme moderne des conflits, revisite toutes les images de guerre qui nous hantent.

Celle-ci semble toutefois produite pour fonctionner à l’envers. L’image est d’abord fracturée en son centre : il n’y a qu’un seul photogramme mais il est présenté en diptyque, brisant ainsi d’avance toute promesse d’unité et de mouvement d’ensemble. Plus encore, ce mouvement apparaît vite à la fois figé et découpé en zones de visibilité et de sens presque hermétiques les unes aux autres. Très vite on s’aperçoit qu’il n’y a en fait pas d’action ni de mouvement d’ensemble spontané ; les personnages sont des acteurs qui prennent la pose, hiératique ou faussement naturelle. Et un peu moins vite, on comprend que chaque zone de visibilité ne vaut primordialement que pour elle-même et ne se compose avec les autres que par un double artifice : l’unité de carton-pâte des décors et la prise unique de la photographie. Enfin, cette fresque s’intitule Dreadful Details, mais à y regarder de près, on n’observe précisément aucun détail effroyable ou insupportable […]. En vérité, il n’y a pas davantage d’effets de réel des détails que de la composition d’ensemble. Sa vérité est à mi-chemin, dans des motifs ou des saynètes juxtaposés. C’est une anti-fresque.

C’est quand l’on parvient à un tel regard que commence véritablement la mise en abîme. Celle des clichés sur la guerre et de leur justification. Il faut prendre au sérieux ici cette notion de cliché, c’est-à-dire d’images toutes faites, sans affect et digérées d’avance, présentes autant en nous (sous forme de souvenirs à la fois flous et envahissants) que hors de nous (sous forme d’illustrations éculées de magazines ou de publicité), et rendant donc essentiellement obsolète toute distinction entre intérieur et extérieur, esprit et monde, acteurs et spectateurs. C’est notamment là une notion essentielle de l’esthétique moderniste deleuzienne : dans un monde submergé d’images, il n’y aura encore des images d’art dignes de ce nom que par une lutte sans pitié avec les clichés.”

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Pierre Zaoui, extrait de La fresque aux icônes,
Vacarme n° 37
Éric Baudelaire

Malgré son réalisme saisissant, la scène de guerre en Irak représentée sur ce grand diptyque (209 sur 375 cm) a été composée et photographiée par Éric Baudelaire à Hollywood dans les décors des séries télévisées qui se tournent actuellement.

“C’est donc apparemment une grande machine au sens que pouvait lui donner Delacroix : une grande œuvre, extrêmement composée, valant à la fois par la puissance de son mouvement d’ensemble et le soin apporté aux détails, tentant de restituer le plus fortement possible la grandeur tragique (La mort de Sardanapale) ou bestiale mais triomphante (l’Attila de la coupole de l’Assemblée) d’un grand événement.

Maison de Saint-Louis

Éric Baudelaire, né en 1973 à Salt Lake City (USA), vit à Paris. Il est représenté par la galerie Juana de Aizpuru (Madrid).

Œuvre prêtée par le Fonds national d’art contemporain.


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Photographie : Éric Baudelaire, “Dreadful details”, 2006. Commande du CNAP.