Centre de photographie de Lectoure

Crocodile tears se présente comme un journal intime en images, un album de photo familial, qui s’ouvre comme il se doit par une photo des mariés, se poursuit avec le portrait des parents, l’installation du lave-linge puis de la télé, l’arrivée de l’enfant et quelques moments de bonheur. Mais il s’y glisse aussi d’étranges images : une accumulation de packs de lait vides, un insecte prisonnier d’un bocal, l’artiste écrasé par un canapé très rouge... Il y a aussi des dessins et des textes : “le plafond blanc qui me regarde” est le plus court, pas le moins profond.

Du moins c’est ainsi que se présente le travail dans le livre crocodile tears, paru en décembre 2006. Le livre exige un choix définitif et un ordre immuable des photos. Mais lorsqu’il s’agit d’exposer, expérience encore assez neuve pour lui, Jérôme Sother n’est pas soumis à de telles contraintes : il commence donc par renverser sur une table les tirages accumulés dans des boites, puis se met à l’ouvrage, prélevant des photos dans le tas et les collant à même le mur, les ajustant patiemment comme les pièces d’un puzzle dont la construction ne serait pas commandée par la forme des pièces mais par la reconstitution d’une vie, ou plutôt sa représentation, ce qui est aussi la fonction d’un album de famille. Ce dispositif (modèle réduit du Mnémosyne de Warburg ?) permet de réécrire à chaque fois l’histoire puisqu’il il y a une infinité de façons de représenter quelques années de sa propre vie, à plus forte raison lorsqu’on ne s’en tient pas à la réalité des faits et qu’on s’autorise même à faire semblant, de se marier par exemple.

Dans crocodile tears, Jérôme Sother déborde largement cette réalité pour rendre visible et même palpable son rapport au monde par des mises en scène d’une efficacité digne des meilleurs dessins humoristiques. Cette force évocatrice est redoublée par des choix judicieux de formats, de supports, de procédés photographiques, d’interventions graphiques qui font ressembler les photos à des documents trouvés de toutes sortes.

Jérôme Sother

S’il y a de l’album de famille dans crocodile tears, c’est avant tout une œuvre autobiographique, peut-être un perpétuel work in progress. C’est en tous cas pour l’artiste, de bout en bout, une expérience de vie, depuis la conception des mises en scène et la prise de vue jusqu’à l’accrochage de l’exposition. Jérôme Sother s’engage tête baissée dans son projet artistique, sans dieu ni maître, sauf Walker Evans pour la méthode d’accrochage et Robert Frank pour l’inspiration. Lequel s’interroge, en personne, dans une brève préface au livre crocodile tears : “Est-ce un monde bon pour lui ? Et pour nous ?”.

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François Saint Pierre

École Jean-François Bladé

Jérôme Sother est né en 1975. Il vit à Paris.

Livre : crocodile tears, édition Gwin Zegal, 2006.

Exposition réalisée en collaboration avec l’association Gwin Zegal (Saint-Brieuc).

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Photographie : Jérôme Sother, “crocodile tears”, 2006.