Christophe Beauregard, en fait, n’a pas photographié de sans abri. Tout est fiction ici, mais pas n’importe laquelle. Ces hommes et ces femmes sont des acteurs qui ont posé pour lui, avec lesquels il a discuté longuement avant chaque séance de photo. Son choix artistique et existentiel, impératif en tout cas, l’a amené à se saisir de ce sujet actuel en refusant de photographier les sujets de sa recherche. Pour lui, les sans visage et sans domicile, les sans voix et sans moyens “ne se photographient pas”. Il veut déplacer la pensée, se déprendre du réflexe ordinaire de fixer plein cadre par un objectif la misère de rue. […]

On pense la photographie comme étant un enregistrement du réel, et on lui fait d’habitude confiance. On a éminemment tort : Susan Sontag, Roland Barthes, Denis Roche ont écrit de sublimes pages sur ce leurre et sur la manière amoureuse de savoir habiter autrement le réel par la photo. En général, pourtant, chacun fait confiance à la photo comme si elle faisait preuve, alors qu’elle ne fait preuve que du regard patient ou fou du photographe. En outre, l’image est devenue, faut-il le rappeler, éminemment saturante depuis quelques années, et son réalisme pose bien des problèmes d’accoutumance. À force de visiblement et crûment photographier l’horreur (massacres, pauvreté, exécutions, morts, guerres), celle-ci devient invisible, décor traditionnel d’un monde hédoniste et individualiste, plus enclin à regarder Britney Spears que les exclus du canal Saint-Martin. […]
Que veut Christophe Beauregard ? […] “Les mots ne servent plus à rendre compte de la réalité”, les photos réalistes non plus, alors il choisit ce qu’il appelle “l’amalgame” du vrai et du faux pour faire vaciller nos bases. Puisque personne ne reconnaît plus rien, ni la guerre, ni la pauvreté, ni l’autre en difficulté, puisqu’il ne l’identifie plus comme situation réelle, puisqu’il se rend aveugle aux corps démunis, aux regards de déshérence, il ajoute une embûche. L’être photographié n’est pas celui qu’on croit et avec brusquerie il souligne, au-delà de la performance du jeu d’acteur, que ce qui ne voulait pas être vu est obligé cette fois d’être perçu. Tout d’abord parce que les photos font choc, mais là n’est pas l’essentiel. Surtout parce qu’elles sont d’une beauté tourmentant le cœur. Alors on se prend à soliloquer face aux photos présentées : a-t-on le droit de trouver beau le spectacle de la misère ? Et qui a osé faire ainsi ? Si ce n’est que si Christophe Beauregard s’est servi de la beauté et de l’esthétique, c’est justement parce qu’il ne s’agissait pas de véritables errants des soirs et des matins. L’esthétique de la cruauté a toujours quelque chose de cauchemardesque ; en organisant des scènes jouées, la beauté transcende le projet et le rend éminemment réflexif et non spectaculaire. […]
Dégagée du poids du réel, transformée par la singulière démarche, la pensée du spectateur n’a plus qu’à se fixer doucement et longtemps sur chaque photo, en étudier les détails avec ferveur puisque le face-à-face avec le réel est confisqué au profit d’un autre face-à-face plus exigeant avec ce que signifient solitude, épuisement, sommeil de plomb, amours inquiètes, doigts de carton, folies hallucinées, dépossession de soi et rêves assassinés. Arlette Farge