
Un personnage, la nuit, qui fait le poirier contre un mur : le trottoir lui tient lieu d’un non-toit du ciel, son effort d’équilibre enfonce sa rêverie aveugle dans un carton parsemé d’étoiles.
Comment parcourir cette exposition de Paul Pouvreau dont la première photographie, dès l’escalier, mêle le contemplatif au burlesque, renverse haut et bas ? Et la suite est à l’avenant. Des sacs plastiques délaissent leur existence laborieuse de contenant pour une autre plus volage. Gonflés de poésie, ils fricotent entre eux : animaux étranges, illumination soudaine en jaune, végétal décoiffé. Les signalétiques les plus diverses glissent entre des qualités d’objet et des qualités de signe : une étiquette “prix choc” rouge se transforme en une cible dans laquelle un enfant casqué enfonce le poing. Dans les Asymétries, deux prises de vue servent à reconstruire l’unité spatiale d’un seul objet en la seule image d’un tuyau d’arrosage, mais l’une est une vue de jour, l’autre de nuit.
Rien ne reste tout à fait en place dans ces photographies. Le réel résiste à entrer dans l’image, l’image résiste à s’accorder au réel ou à l’accorder avec lui-même. L’expérience se répète et s’amplifie dans l’exposition ; les écarts et décalages qui opèrent dans chaque œuvre opèrent aussi entre les photographies. L’accrochage n’obéit à aucun ordre chronologique, il n’impose pas de trajet, mais invite aux détours et raccourcis. Tout se passe comme si l’espace des trois salles et du sas concentrait, en abrégé, les investigations, permutations et doutes des images de Paul Pouvreau.
Le spectateur peut commencer par les salles de droite ou de gauche. Son regard ne cesse d’arpenter les transferts, les interférences entre les différents éléments qui scandent sa trajectoire : troubles visuels de l’instantané, motif pictural, temps de prise, temps du regard, actions d’un corps anonyme. Tantôt il a devant lui une grande image d’un abribus où un personnage de dos contemple un parking : splendide Caspar David Friedrich du pauvre. Coincé dans le sas, il est trop près pour prendre du recul.
Tantôt le spectateur peut interroger les mesures selon lesquelles s’agence cette étrange cartographie de l’ordinaire. À l’étage, deux photographies se font face aux deux extrémités de l’espace : Le Pantin, un corps-chaise à dossier rouge et jupe jaune, et l’image noir et blanc d’un petit carton au couvercle levé, logo de paysage sur le devant, perché tel un toit précaire sur un autre carton. Ces deux photographies ne sont pas là pour ouvrir ou fermer l'espace de l'exposition car toutes deux le font en même temps. Elles en seraient plutôt les vecteurs, puisqu’aucune image ne peut se concevoir ni s’envisager sans un espace et un corps qui se poste en celui-ci pour le localiser. Ces deux photographies auxquelles s’ajoute la première accrochée dans l’escalier tracent la constellation mouvante d’une pensée en image. Car à l’instar des gens, les images peuvent ouvrir ou fermer les yeux, se décaler du réel, disperser des morceaux de visible ou les agréger. Antonia Birnbaum
Paul Pouvreau est né en 1956 à Aulnay-sous-Bois.