Scènes photographiques
à Istanbul

Ara Güler débute en 1950 au journal Yeni Istanbul, alors qu’il est étudiant en économie, puis devient rédacteur en chef du département photo d’Hayat Magazine et correspondant de Time Life. Paris-Match et Stern l’engagent aussi comme reporter photographe spécialiste du Proche-Orient. Il rejoint l’agence Magnum après sa rencontre avec Henri Cartier-Bresson en 1961. 

“Ara Güler photographie sur le vif des scènes de la vie à Istanbul. Sa manière se situe entre les vues de la classe ouvrière de Dorothea Lange et l’humanisme de Robert Doisneau. […] On découvre également des aspects moins pittoresques de la ville : la neige, le froid, la pauvreté, les moyens de transport vétustes. À Byzance et Constantinople succède ici la réalité économique, sociale, culturelle de l’Istanbul moderne.”

Sophie Collombat, Photographie.com.

Vis-à-vis de la photographie, Ara Güler affirme les mêmes positions que bien des photographes humanistes de sa génération, pour qui la photo est la réalité-même. Pourtant, si ce n’est pas nécessairement “la” vérité qui sort de l’appareil photo d’Ara Güler, c’est une vérité, la sienne qu’il donne à voir, son point de vue sur sa ville, Istanbul, qu’il connaît par cœur mais qui ne cesse de le fasciner. Et lorsqu’il dit que la photographie doit “dire le drame”, c’est son lien au théâtre qu’il exprime, ce sens de la mise en scène qui donne une intensité si particulière à ses photos d’Istanbul pourtant prises sur le vif.

“Les sensations que me procuraient le théâtre, je les ai retrouvées dans la photographie. J’ai conçu des scènes sous l’influence du théâtre et mon expérience dans ce domaine me permet de saisir rapidement des compositions.” […]

Qu’est ce qui donne à la photographie son caractère si attrayant et si puissant ?

Avant tout, un photographe doit dire quelque chose. Je n’ai pas de temps à perdre avec des trucages de laboratoire. Je suis un photographe de la réalité. Il y a le monde tout autour de moi. J’appuie sur le déclencheur lorsque quelque chose me bouleverse ou me procure un profond sentiment de joie. Il ne faut pas oublier que je suis un journaliste aussi. Je prends des photographies des moments qui me semblent les plus importants, même s’ils manquent d’esthétique. À mon avis, l’instant est très important et ne doit pas être manqué. Parce que je crois en une chose : depuis que je me considère davantage comme un photojournaliste que comme un photographe, la valeur documentaire me paraît plus importante que l’esthétique. En d’autres termes, il est essentiel que la souffrance des gens soit connue des générations futures.

Nous autres photographes, sommes des historiens visuels. Je me vois comme un historien de sa propre époque. Nous écrivons l’histoire visuelle et nous sommes les seuls qui reflétons les événements historiques avec autant de précision parce que l’appareil photo ne peut pas mentir. Une personne qui réalise un film fabrique, quoi qu’elle pense, et cela n’a pas grand chose à voir avec la réalité. Une photographie, dans d’autres mains, est la réalité même. L’art représente ce qu’une personne pense, il ne peut pas être réel. L’art est un mensonge, résolument. Oscar Wilde l’a dit avant moi.

Extrait de l’interview d’Ara Güler par Ilker Maga, mai 1998.
Ara Güler
Ara Güler vit à Istanbul où il est né en 1928.
Exposition réalisée dans le cadre de la Saison de la Turquie en France avec l’aide de Culturesfrance.
En collaboration avec Fotografevi (Istanbul).
Remerciements à Jean Brolly et Hasan Senyüksel.
Photographie : Ara Güler, Corne d’or, 1955.

Comme le suggère la scénographie de l’exposition, on peut opposer l’œuvre de Sarkis et celle d’Ara Güler.
Le reporter guette l’instant décisif dans l’effervescence de la rue. L’artiste accueille le visiteur dans l’intimité d’un lieu qui s’inscrit dans l’intemporel. Mais l’un et l’autre existent ensemble comme l’intérieur et l’extérieur du même corps.