Ces reconstructions de l’intime ont été réalisées lors d’immersions de trente six heures dans des familles rencontrées, sans critères de choix particuliers, à Paris, Stockholm, Barcelone… Toutes les scènes ont été rejouées pour l’appareil photographique.

La famille est un lieu générique et la géographie un prétexte. Ces figures de l’intime n’ont pas à proprement parler de qualité documentaire ; elles explorent plutôt les mythes et les fictions qu’une famille se construit pour elle-même et pour les autres, les motifs en jeu : la langue maternelle, la transmission, les origines, le temps qui passe, l’au revoir au fils, l’expérimentation de l’enfance, la mystification, la distance, les pudeurs, les attentes, les promesses de l’adolescence, le devoir filial ou le devoir d’une mère. En étirant la mise en scène, en quittant la Demeure intime, il y a une chance que les photographies puissent retrouver une valeur de document et révéler quelque chose de notre présence au monde.

“[...] Le spectateur ne voit pas véritablement une scène, mais sa fabrication, autrement dit sa composition : les consignes données aux protagonistes, leurs prérogatives en matière de pose, leur capacité à s’imprégner de leur rôle, leur capacité à jouer juste et, enfin, leur aptitude à tolérer l’idée que leur présence repose effectivement sur une mise en scène.

Toutes ces situations sont rejouées et présentées comme telles, opérant une parodie de la parodie familiale. Pourtant, elles ne recourent jamais à l’ironie. Car ce qui menace ce retour sur soi, c’est toujours le cynisme, ou la posture ironique.
Il faut rejouer la scène pour l’étirer jusqu’aux coulisses, où l’image s’est fabriquée dans la contrainte. Alors, enfin, le photographe n’est plus hors-champ ; sa présence peut transparaître dans la suggestion de la mise en scène, dans le rappel qu’il faut porter son regard au-delà des stéréotypes du vivre-ensemble…”

Éric Chauvier. Extrait d’un texte qui a donné son titre au travail photographique. Anthropologue, écrivain, Éric Chauvier a notamment publié, aux éditions Allia, Anthropologie (2006), Si l’enfant ne réagit pas (2008), Que du bonheur (2009).
Télécharger l’intégralité du texte d’Éric Chauvier.
Frédéric Nauczyciel

Demeure intime

Frédéric Nauczyciel est né en 1968 à Paris où il vit et travaille.
+ d’infos : site de l’artiste.
Coproduction La Virreina – Centre de la Imatge (Barcelone), Instituts Français de Barcelone et de Stockholm, Centre de Photographie de Lectoure. Avec l’aide de Fotografins Hus Stockholm et du Programme Demon en Espagne. Demeure intime a bénéficié d’une Carte Jeune Génération Culturesfrance (commissaire associée : Cécile Bourne-Farrell) et d’une résidence à l’Institut Français de Barcelone.
Demeure intime sera exposé dans sa version intégrale au Palau de la Virreina du 18 novembre 2009 au 14 février 2010.
Les images exposées ont été réalisées à Levallois-Perret, Aubignas et Brégançon (France); Lahti (Finlande) ; Iduopmi et Kiruna (Laponie Suédoise), Stockholm, Uppsala et Spånga (Suède), Sagunto et Sitgès (Espagne) ; Istanbul (Turquie). 
Photographie : Frédéric Nauczyciel, Demeure intime, Don du vivant (By Bequest), 2007.


Pour l’Été photographique 2009, Frédéric Nauczyciel dirige, du 20 au 24 juillet, le workshop “Le geste paysan”, organisé dans le cadre du projet Eurorégion “Le lieu et l’image”.

Si l’anthropologie est “la science sociale de l’observé”, on peut dire d’Hermine Bourgadier et de Frédéric Nauczyciel qu’ils s’en emparent par l’image. Ayant trouvé la bonne distance et les procédures ad hoc, ils observent avec autant d’acuité que d’empathie les mœurs de leurs semblables. Ici, l’observé fait l’observateur.