Anne-Marie Filaire s’intéresse au paysage et aux espaces frontières. Le film Enfermement et la série photographique Ailleurs montrent ainsi l’impact du mur de séparation entre Israël et la Palestine sur un territoire dont il modifie violemment l’environnement.
L’exposition Chambres à part présentée à Lectoure réunit un ensemble de photographies de portes de chambres d’étudiantes, faites aux Émirats Arabes Unis en 2007, et des peintures réalisées directement sur ces photos par des adolescentes de Gaza en 2010. Ces travaux sont présentés pour la première fois en France.
Aux Émirats Arabes Unis, Anne-Marie Filaire, qui débute un projet sur l’adolescence dans le monde arabe, photographie les chambres des étudiantes de l’université de Sharjah, l’une des sociétés les plus conservatrices du Golf. Les portes des chambres me parlaient de cette société, de l’identité de ces jeunes filles. Sheikh Zayed y est très présent, il est le symbole de cette société. Sheikh Zayed était le souverain d’Abu Dhabi, Président des Émirats Arabes Unis, richissime, il reste le symbole du pouvoir dans les Émirats. Les étudiantes ont de 15 à 22 ans, sont parfois mariées et pour la plupart originaires d’Arabie Saoudite et des Émirats, mais aussi du Qatar, du Koweit, d’Oman, du Yémen, du Tchad, de Palestine ou de Turquie. Ces portes sont une frontière, une place où peuvent s’inscrire des signes, des messages d’appartenance, de distance, d’identité. L’adolescence est aussi une frontière, le moment où s’inaugure un rapport à autrui. Ces portes peuvent représenter ce dévoilement et cette crainte, mais elles nous parlent aussi, par le truchement de l’adolescence, de cette société, de ses codes et de ses symboles (Anne-Marie Filaire).
Les photographies ont été exposées en 2010 en Cisjordanie et à Gaza : Je n’ai pu entrer à Gaza mais l’exposition y est entrée et j’ai fait peindre les images par des adolescentes, en travaillant à distance depuis Ramallah. Je n’avais pas de clef et j’ai pris ce risque. […] Les jeunes filles s’en sont donné à cœur joie. Le chemin parcouru par ces images est aussi incroyable. Je trouve intéressant de confronter les images des Émirats et les peintures qu’elles sont devenues. Le contraste est saisissant : d’un côté une société fermée et otage de l’argent, de l’autre une société prisonnière, stigmatisée, et d’une proximité étonnante avec la nôtre (Anne-Marie Filaire).
Anne-Marie Filaire a construit une œuvre artistique très personnelle […]. Son travail sur le Liban, la Palestine ou le Yémen, aux antipodes des images qui inondent nos médias, s’est élaboré au cours de nombreuses années, par une fréquentation récurrente de ses lieux de prédilection ; il repose sur une connaissance intime du terrain et sur l’établissement de liens d’amitiés solides avec ses partenaires.
Je crois à l’intérêt de ce travail, qui a, depuis 2007, déjà porté ses premiers fruits grâce à des séjours dans les Émirats Arabes Unis ou à Alexandrie, et qui, mené à son terme, permettra d’éclairer une face méconnue de la société des pays arabes. Il est en effet important, particulièrement dans les lieux comme la Palestine, de remplacer les stéréotypes concernant les enfants et adolescents toujours saisis de loin, dans des postures de conflit, sur des lignes de front, par une présentation qui restitue leur humanité, leur identité, leurs questionnements intimes (Benoît Tadié, janvier 2010).
Cette exposition montre que l’excellente connaissance qu’a Anne-Marie Filaire du monde arabe, son éthique artistique et ses méthodes de travail patientes et méthodiques, lui permettent de pénétrer sans choquer au sein de ces sociétés que l’on dit conservatrices parce qu’on ignore trop souvent, en Occident, comment construire un dialogue avec elles.
Anne-Marie Filaire, née en 1961 à Chamalières (Puy-de-Dôme), vit à Paris.