Izraëlis Biderman fut un excellent artisan photographe jusqu’à ce jour d’août 44, où, s’engageant auprès des FFI, il vit les résistants sortant de l’ombre affluer à la caserne de Limoges où il était cantonné. Le choc fut tel qu’il entreprit de les photographier, non pas en groupe comme on l’eut imaginé, mais un par un, dépenaillés, en sueur et mal rasés, tels qu’ils débarquaient du maquis. Faisant fi de la plupart des codes de ses années d’apprentissage en Lituanie et de studio professionnel à Paris, il réalise alors des portraits cadrés serrés, sur fond blanc, bruts et sans retouche. Cette série d’une étonnante modernité exposée dès septembre 44 à Limoges signe l’acte de naissance d’Izis artiste.
Après la guerre, sa rencontre avec Brassaï achèvera de faire tomber les murs du studio. Dès lors, il n’aura de cesse que de pratiquer une photographie à l’air libre, pêchant ses images au cours de longues errances dans ce Paris qu’en 1930 il choisit comme terre d’accueil. Il fréquente surtout les bords de Seine où se réfugient alors tous les dormeurs et flâneurs qui veulent rêver en paix, permettant à ce pudique immigré lituanien de photographier en toute timidité. Car Izis n’est pas Doisneau qui, lui, fraternisait avec ses modèles. Parmi les « Five French Photographers », Brassai, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, qui représentèrent la France au Moma de New York en 1951, Izis fut sans doute le plus rêveur et le plus poétique, mais aussi le plus tourmenté de ce courant humaniste. On ne cesserait de relever les détails qui trahissent chez lui l’œuvre de cette sournoise intranquillité renforcée par sa façon iconoclaste de cadrer au ras du sol ou en plongée, de recadrer ou de retourner ses images, de brouiller poétiquement les perspectives.
Saisi dans un cadrage paradoxal qui redresse son corps, tel homme paisiblement endormi s’avère au deuxième regard, porteur de deux prothèses en guise de jambes. Pris du dessus, tel groupe de vagabonds étendus sur les quais dépavés évoque plutôt un massacre qu’une sieste réparatrice. Photographiée comme un chef d’œuvre de l’art abstrait, telle façade ruinée sur laquelle Izis s’attarde en 1956, s’avère beaucoup moins muette qu’il n’y paraît. Les différentes affiches qui la recouvrent, Éffigie de Lénine, Croix gammée, Guerre dans le Néguev, Assez de misère et d’angoisse, ne résument-t-elles pas en effet de manière saisissante l’histoire de cet exilé juif lituanien, qui ne revit jamais ses parents massacrés par les nazis, et qui dédia un livre inspiré à la terre d’Israël. Sa fascination récurrente pour la beauté sauvage des vestiges à Paris, à Londres ou au Désert de Retz évoquant la ruine de sa propre vie hantée par la culpabilité du survivant. Avec ses portraits d’animaux en cage, pendants mélancoliques de sa série de Maquisards libres et farouches, Izis utilise le leitmotiv graphique des barreaux et explore le concept très moderne de sérialité repris plus tard par les artistes conceptuels.
Moderne et singulier, Izis le fut dans son choix d’orchestrer un travail personnel délibérément subjectif et poétique en marge de son activité de photoreporter durant vingt ans à Paris-Match. Nombre de jeunes photographes contemporains se reconnaitront aussi dans son obstination à faire résonner son œuvre dans dix livres qu’il réalisa de A jusqu’à Z avec la complicité de ses amis Colette, Prévert, Chagall... Monde du spectacle et du rire, tout autant que de la marginalité et du tragique, l’univers circassien auquel il consacra son meilleur ouvrage, fut pour Izis resté à jamais « inconsolable mais gai », une nouvelle famille et un microcosme où il put observer l’homme en équilibre sur le fil de la vie.
Armelle Canitrot, Manuel Bidermanas
Né Lituanie, Izraëlis Bidermanas alias Izis (1911-1980) arrive à Paris en 1930. Il réalise des reportages pour Paris-Match dès la création du magazine en 1949.