n archipel, ainsi se présente cette édition éclatée de l’Été photographique : plutôt qu’un tout unifié, un foisonnement de lectures du monde. Mais comment lire autrement ce monde en décomposition et recomposition permanentes, divisé, émietté, compartimenté, unifié seulement – ou plutôt standardisé – par l’emprise croissante du marché ?

La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. […] Nous nous apercevons de ce qu’il y avait de continental, d’épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées de système qui jusqu’à ce jour ont régi l’Histoire des humanités, et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos moins somptueuses errances. La pensée de l’archipel, des archipels, nous ouvre ces mers. Édouard Glissant, Traité du Tout-monde

“Archipéliques” également, les lectures photographiques d’Ananias Léki Dago et de Chimène Denneulin, dont la force plastique, dans des registres différents, donne toute sa visibilité à cette structure fragmentée d’un monde où partout coexistent et se chevauchent le local et le global, le standard international
et les particularités culturelles. Ce chevauchement, c’est la “créolisation” selon Édouard Glissant : Ma proposition, écrit-il, est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise.

Arnold Odermatt Ananias Léki Dago Lucas Belvaux Claudia Imbert

Pour Ananias Léki Dago, Le créole, c’est une liberté de parole, on déconstruit une langue pour en construire une nouvelle. La photographie, ajoute-t-il, c’est mon créole. Construire sa propre langue est une démarche commune à plusieurs artistes de cet Été photographique : Chimène Denneulin introduit délibérément dans
des documents photographiques des formes de l’art contemporain comme le monochrome. Lucas Belvaux et Claudia Imbert trouvent leur expression dans un va-et-vient entre écritures cinématographique et photographique : dans ces allers et retours entre photographie et cinéma, Claudia Imbert trouve une écriture sensible qui lui est propre, écrit Armelle Canitrot, tandis que le réalisateur de 38 témoins et de Rapt décrit comment les photos qu’il prend pour préparer ses films trouvent ensuite leur autonomie.

On observe que toutes les expositions citées se rejoignent sur la question du statut de l’image, à l’instar de celle d’Arnold Odermatt, qui est au centre de cette édition de l’Été, mais aussi de celle de Marcos López, capable de produire aussi bien, selon la nature de son propos, des portraits sobres souvent teintés de surréalisme que de grandes images pop-latino au kitsch débridé quand il ironise sur le bonheur promis aux Argentins par le libéralisme. Quant à Pascal Navarro, son installation à la Cerisaie entraîne les visiteurs dans une méditation sur la photographie inspirée par Les années d’Annie Ernaux, qui nous rappelle que Toutes les images disparaitront. De fait, les milliers d’images qui composent l’installation restent invisibles.

Chimène Denneulin  Pascal Navarro Nicola Costantino Marcos López Adriana Lestido

La question du statut de l’image se pose avec une acuité particulière pour l’œuvre d’Arnold Odermatt, cet “homme-œil” selon l’expression imagée d’Harald Szeemann, qui l’exposa en 2001 à la Biennale de Venise.
En effet, les fonctions documentaires et pédagogiques mises en avant par le photographe sont loin de suffire à expliquer la profusion et la qualité de sa production. Son fils, le cinéaste Urs Odermatt, sera le premier à attribuer à l’œuvre de son père un statut artistique. La complicité ainsi établie déclenchera entre le père et le fils ce va-et-vient entre photographie et cinéma repéré chez Claudia Imbert et Lucas Belvaux.  

Bien explicite en revanche est la nature artistique de la démarche de Nicola Costantino, qui n’est pas photographe, mais sculptrice, sculptrice de son propre corps, que, dans la série de photographies exposées à Lectoure, elle substitue aux figures des chefs d’œuvres de l’histoire de l’art. Ainsi, elle recourt
à la photographie pour créer l’imitation du chef d’œuvre dans lequel elle a subrepticement introduit son double.

À l’opposé, la photographe Adriana Lestido ne se situe pas a priori sur un terrain artistique. Son travail est d’abord documentaire et l’inscrit dans la longue cohorte des photographes compassionnels inaugurée par Eugene Smith. Il s’agit pour elle de faire connaître et de dénoncer la souffrance de certaines catégories de femmes. Mais la force plastique de ses photographies leur donne une éloquence qui transcende leur statut documentaire. 

Événement majeur de cette édition, l’exposition d’Arnold Odermatt rend justice à une œuvre très peu montrée en France, mais qui a fait l’objet d’expositions importantes en Suisse, en Allemagne et aux États-Unis. Autres événements de cet Été : un éclairage sur la photographie argentine avec trois expositions proposées par Patricia Avena Navarro, commissaire invitée, la découverte des photographies du cinéaste Lucas Belvaux et l’invitation de la Fondation Fernet-Branca et de la ville de Saint-Louis, qui présenteront en octobre cinq expositions de l’Été photographique.

Parmi les festivals, celui de Lectoure ne fonde pas sa singularité sur un genre particulier de photographie, mais sur le choix de réunir des œuvres parfois non photographiques autour de questions de fond.    

François Saint Pierre

Visuels :
Arnold Odermatt, Buochs (détail), 1965. C-print, 50 x 50 cm. © Urs Odermatt, Windisch, Ch. Courtesy Springer & Winckler galerie, Berlin and galerie G.-P. & N. Vallois, Paris.
Ananias Leki Dago, Conakry – 2003 #1. Photographie nb sur papier baryté, 51 x 62 cm. Courtesy galerie Jean Brolly.
Lucas Belvaux, Port de Rénory, 2005.
Claudia Imbert, La famille incertaine, Sans titre #2, 2011. Tirage lambda, 75 x 100 cm, édition de 3. © Claudia Imbert, courtesy galerie Marie Cini.
Chimène Denneulin, Container Dakar, 2003.
Pascal Navarro, Le Cabanon 1967, installation, 2012. Vue d’atelier.
Nicola Costantino, Ofelia. Muerte de Nicola II, 2008. Tirage lambda, 112 x 150 cm, édition de 6.
Marcos Lopez, Amanda, 2005. Tirage argentique, 105 x 105 cm. Courtesy galerie Mor Charpentier.
Adriana Lestido, de la série Mujeres Presas, 1991–1993. Tirage argentique, 40 x 50 cm.